Aigle Azur partie 2 : 06/08/2025

Prêt à partir en vol, prêt pour l’aventure.

Une autre fois, nous partons pour un Bamako avec un DEPA (deported accompanied, personne reconduite à la frontière, accompagné d’une escorte policière, par opposition au DEPU, qui est lui non-accompagné et en principe, moins source de problème). Nous apprenons que notre client en est à sa troisième “tentative” (le Commandant de bord ayant autorité totale dans son avion, il peut décider de débarquer un DEPA/DEPU, quand bien même le transport de ceux-ci se fait pour le compte de l’Etat). Ce genre de situation nous tend un peu, car elles peuvent très bien se passer, elles sont régulièrement source d’ennuis et le pedigree de notre DEPA du jour ne nous rassure pas.

Lui arrive, plutôt calme et entouré de sa garde rapprochée, il semble que cette fois puisse-t-être la bonne. Nos passagers ne le voient pas du même œil et font un esclandre pour défendre leur compatriote qui subirait un mauvais traitement de la part des policiers. Il est simplement menotté, principe de précaution oblige.

Voici donc nos 270 passagers prêts à se lancer dans une émeute pour améliorer le sort d’un des leurs. Ils sont clairs, ils ne permettront pas à l’avion de partir tant que le DEPA ne sera pas démenotté ou débarqué. Qu’à celà ne tienne les prévient le CdB, il va débarquer tout le monde avec le renfort de la police, et après un contrôle minutieux, n’embarqueront que ceux qui n’ont pas tenté de semer le trouble. Des chuchotements se font entendre çà et là, discrets d’abord, pour devenir une cacophonie de 270 voix, dont je distingue dans les grandes lignes ceci : “au prix du billet, je ne peux pas me permettre de ne pas partir”. 

Soit, après quelques ultimes palabres, tout le monde se rassoit et semble disposer à nous laisser partir, enfin.

Bien que relaté en quelques lignes, il faut s’imaginer que la “blague” a duré un moment, et nous sommes maintenant 1h30 derrière l’horaire. Les passagers voulaient que leur compatriote soit bien traité? Ainsi soit-il, pour les punir et les provoquer, autant que pour remercier le reconduit et son escorte de leur coopération, nous installons ces trois passagers spéciaux en classe affaire, vide pour le vol aller. 

Session de spotting au seuil 24, la 07/25 était fermée pour travaux à l’été 2019.

Le vol se déroule ensuite encombre et les passagers sombrent dans le sommeil dès notre service terminé, avant que nous ayons eu le temps de franchir les Pyrénées. Le calme est tel que nous avons le temps de discuter avec les policiers, qui feront le vol retour avec nous, toujours en business, dont la seule passagère accepte de bon coeur leur présence; ainsi que celle de l’équipage pour nos temps de repos, pendant lequel je participerai à une bataille d’oreillers avec deux collègues à peine plus âgés que moi, à 4h30 du matin, au niveau de vol 400, quelque part au dessus de l’Afrique du nord. Un souvenir précieux.

A l’heure de servir le petit déjeuner à nos collègues PNT, je me fais passer un savon par le CdB qui est outré d’avoir découvert l’omelette en ouvrant sa cassolette alors qu’il est évident qu’il voulait les pancakes. Je rattrape mon erreur, hésitant à cracher dans lesdits pancakes pour qu’ils soient plus goûtus. 

Au départ d’Oran avec une classe affaire vide, je m’y installe pour admirer la vue.

Cela me sert toutefois de leçon, je me jure que le jour où je serai à sa place, je traiterai mes collègues avec le respect qui leur est dû, et non ce mépris qui donne à la corporation de pilotes sont image de “cons prétentieux”. 

Le grossier personnage pensait sûrement avoir appris à voler aux oiseaux. 

Ce syndicaliste buté pour rester poli, devra jouer, le mois suivant, un rôle prépondérant dans la fermeture d’Aigle Azur. 

Je prends du plaisir à aller voler et lorsque le bruit court sur la santé financière fragile de l’entreprise, je pense comme tout le monde : “ça fait 15 ans qu’on entend qu’Aigle Azur doit fermer, ça ira mieux demain ou l’an prochain”. Ainsi, chez les parents de ma copine de l’époque, j’évoque ce dont je me souviendrai toute ma vie. Nous sommes aux alentours du 20 août, et je me revois dire : “oui l’entreprise ne va pas très bien, mais je ne pense vraiment pas qu’elle va couler, elle s’en relèvera comme d’habitude”. Seulement voilà, cette fois n’était pas comme les autres, et ma boule de cristal n’a pas fonctionné cet été là.

L’inquiétude des équipages s’accentue et “radio cockpit” est en boucle sur l’avenir, qui allant de son pronostic fondée sur du vent, qui colportant telle rumeur venant du mari de la cousine d’on ne sait qui. (Je m’inclus bien évidemment comme animateur sur radio cockpit).

Le climat devient de plus en plus tendu et l’ambiance change. Si elle ne devient pas délétère, on sent que quelque chose a changé, que le vent tourne, et nos passagers le sentent aussi.

Un coucher de soleil, la Tour Eiffel et un cockpit d’A320, que demande le peuple?