
Ecrit le 10/08/2025
Verticale Craiova, au FL390 – 0347z
Le soleil me donne un boost d’énergie. Est-ce mon côté reptilien ou simplement que je considère ce moment comme le meilleur de la journée?
On est sur le retour de Hanovre; le captain, après s’être endormi quatre fois de manière inopportune, a daigné accepter ma proposition de sieste. J’aurais moi aussi apprécié de fermer les yeux sur ce vol retour, mais devant la peur de me réveiller encadré d’un chasseur à chaque aile, je reste éveillé.
Cette apparition de l’astre solaire, que je n’observe que rarement hors de mon bureau, m’émerveille toujours autant, et je peux dire sans trop m’avancer qu’il en sera toujours ainsi.

Les couleurs, si pures et vives, auxquelles les appareils photos ne rendent pas justice; la perspective d’une nouvelle journée et la chaleur apportée m’égaient et m’émeuvent.
Il est bien évident que je n’ai rien en commun avec mes illustres prédécesseurs de la Postale, sinon l’intitulé de mon travail. Pour autant, à braver la nuit, témoin des premières lueurs du jour, je me sens plus proche d’eux que jamais, en toute humilité. Je me prends à m’imaginer à leur place, dans leurs avions de bois et de toile, à la mécanique capricieuse, eux, vrais pionniers et héros de l’aviation et plus encore, qui ont tracé le chemin me permettant d’être là aujourd’hui.
Dans mon esprit, Sunshine de Cleo Sol, quoi de plus approprié? “Sunshine, you make me feel alive, little more, little more, just a little more”.
Ce métier en est un de contemplateurs, et qui est époustouflé par la Terre, le ciel, les étoiles, s’y plaira. Je m’y plais. Nous avons vaincu la nuit, ou plutôt, la nuit a vaincu mon captain; mais il nous reste une mission à accomplir: poser l’avion, en rendre les clés et notre repos sera mérité.

Les vols de nuit sont éprouvants, mais ils sont gratifiants pour qui sait en apprécier les nombreux charmes. Le calme, l’impression que le ciel nous appartient, les villes et villages semblables à des neurones, les routes qui les relient semblables à des synapses.
La radio y est plus discrète que le jour, presque effacée, chuchotante. Le lien qui unit ceux qui travaillent la nuit, les contrôleurs et les autres équipages, dans cette compréhension tacite et silencieuse de ceux qui partagent quelque chose d’impalpable mais néanmoins très fort, dont nous croisons les avions, de près ou en en apercevant seulement les feux, au loin sur l’horizon, retournant à la maison comme nous, ou se préparant à débarquer un flot de voyageurs ayant traversé la moitié de la planète, bercés comme ils le furent par le ronronnement discret, régulier et rassurant des réacteurs.

Je serai content de retrouver mon lit et de dormir du sommeil du juste dans deux ou trois heures, mais je serai aussi ravi de repartir en vol après-demain.
Signé un hibou, frontière bulgaro-turque – 0410z.